La méthode de Jean Carles

Jean Carles, parfumeur créateur de quelques pépites dont « Miss Dior » (le vrai, l’unique, le premier du nom, le tout vert, quoi), L’Air du Temps, et d’autres, est le fondateur et le premier directeur, de l’école de Parfumerie du Roure qui est, à ma connaissance, la première du genre (créée en 1946). Il est aussi le créateur de la méthode d’apprentissage des parfums qui porte son nom. Et également, l’un des nombreux parfumeurs qui voient la parfumerie comme un art avant de la voir comme une industrie.

Je ne sais pas où finit l’histoire et où commence le mythe, mais on lit sur certains sites internet (comme la page wikipedia anglaise qui le concerne), que Carles a fini sa vie anosmique, et qu’il a d’ailleurs composé le susdit Miss Dior dans cet état, comme  Beethoven a composé sa 9e symphonie (entre autres) en étant complètement sourd.

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Orgue de Jean Carles, photo de Fabrice Belloncle

La société Roure ayant été rachetée par Givaudan, l’école porte aujourd’hui ce dernier nom (et elle est située en région parisienne et non plus à Grasse comme à l’époque), mais la méthode est toujours enseignée. Ecole que j’ai visitée (rapidement) lors de la « summer school » de l’ISIPCA en juillet 2015.

Il y a quelques bouts de sa méthodologie (en anglais) qui traînent sur le net, et qui donnent un aperçu de sa façon d’enseigner les parfums. Je me propose de vous en faire une synthèse ici. N’hésitez pas à réagir si vous en savez un peu plus que moi à ce sujet !!

Le principe de base, c’est comme pour écrire : il faut connaitre les lettres (les matières premières), les mots (les accords), et une certaine notion de la syntaxe (comme une phrase s’écrit avec un sujet, un verbe et un complément d’objet, là on va retrouver la référence tête / coeur / fond). Pas de « méthode globale » ici ! Mais beaucoup de rigueur dans un monde de créativité. Ce qui n’est pas forcément antinomique…

Carles commence à réfléchir par les notes de fond, qui sont les notes qui ont peu de volatilité et une grande ténacité. Il conseille de tester différentes proportions d’accords de 2 notes avant d’aller plus loin. Par exemple, un accord de base chypre avec de la mousse de chêne et de l’ambre gris (deux matières premières fortement réduites par la législation et l’usage, aujourd’hui) devrait être étudié de la façon suivante :

Proportions
Mousse de chêne 9 8 7 6 5
Ambre gris 1 2 3 4 5

Ainsi, on va « tester » (et mémoriser) un accord plus ou moins costaud en mousse de chêne et en ambre gris, avant de positionner son choix. Notez qu’on s’arrête au 5/5, car sinon ce serait une base ambrée (basée sur l’ambre gris) et non une base chyprée (basée sur la mousse de chêne). Et ainsi de suite pour ajouter un 3e ingrédient. Cela permet aussi d’éduquer son nez sur la façon dont les matières premières interagissent.

Ce qu’il dit aussi, c’est que l’accord des notes de fond toutes seules, une fois construit, est désagréable au nez au premier flairage même si cette impression disparaît ensuite, ce qui explique qu’on l’enrobe de notes de cœur qu’il appelle « modifiers » en anglais – j’imagine que la traduction serait « modificateurs », et donc il faut le comprendre dans le sens « modificateur des notes de fonds ».  J’avoue que cette partie me laisse un peu perplexe – j’adore sentir du labdanum tout seul ! Ces notes « modificatrices » sont donc d’intensité et de ténacité moyennes.

Enfin, les notes de tête sont là pour le marketing 😉 . C’est bien ce que dit Carles ! « Cette note est très importante, car le consommateur potentiel est facilement influencé par elle ». Bon, il dit aussi qu’elle ne peut être la caractéristique principale du parfum. Ce point de vue pourrait être nuancé aujourd’hui – le texte dont je vous parle date de 1961. L’Eau Frappée est un exemple de parfum qui ne contient quasiment que des notes de tête et des muscs. Je pense surtout que Carles n’est pas un grand fan des notes de tête, c’est ce qu’il me semble à la lecture de l’article.

Au final, il nous propose un exemple de construction chyprée de base, que je vous indique pour mémoire :

25% de notes de tête :

  • 4 Orange douce
  • 1 Bergamote

20% de modificateurs :

  • 3 Absolue Rose
  • 1 Absolue de civette dilué à 10%

55% de bases :

  • 6 Absolue Mousse de chêne (interdit aujourd’hui dans des concentrations importantes)
  • 4 Ambre gris 162B (je pense que c’est une base de parfumerie – je vous en reparlerai)
  • 1 Musc Ketone (musc nitré interdit aujourd’hui)

(Les proportions s’entendent en poids des composants)

On voit que les bases constituent plus de la moitié de la formule. Carles nous indique que « les proportions doivent être choisies pour obtenir une évolution équilibrée pendant l’évaporation ».

La suite de l’article correspond plutôt à des conseils aux jeunes parfumeurs qu’à une méthode proprement dite. Mais Carles revient inlassablement sur le sujet qui me semble être le cœur de sa méthode : il faut « faire ses gammes » comme un pianiste, c’est-à-dire pratiquer les accords, faire des tests, de très nombreux tests, pour enrichir sa connaissance de la façon dont les matières fonctionnent entre elles. Il estime que même si la tâche est lourde et ingrate,  la virtuosité passe forcément par là.

 Source :

  • « A method of creation and perfumery By Jean Carles (Dec.1961) ». Série d’articles publiée en 1968 dans la publication de synthèse de la revue “Soap, Perfumery & Cosmetics” (et reproduits sur le site The Perfumer’s Apprentice).
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Eté corsé… Suite et fin

On continue avec un vrai coup de coeur pour moi,  une plante que j’ai attrapée par hasard pendant une rando, en pensant que c’était du thym… Raté, c’est un genre de menthe et ça s’appelle la nepita. De toutes petites feuilles, d’où ma confusion, mais une menthe qui dépote, très proche d’une menthe glaciale, j’imagine, donc, très chargée en menthol, cette molécule qui active non seulement nos récepteurs olfactifs, mais aussi nos capteurs froid/chaud qui nous donnent cette sensation de fraicheur… La glace à la nepita est un vrai délice quand il fait chaud (en fait, juste quelques feuilles dans un verre d’eau glacée, c’est divin aussi…)

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Nepita sauvage

Il y a aussi une lavande spécifique à la Corse qu’on trouve assez souvent. J’imagine qu’en fleur c’est assez joli, ça ressemble à la lavande dite « papillon » avec 2 petits pétales en haut de la fleur. L’odeur est sèche, aromatique, et coumarinée (c’est-à-dire qu’elle est proche d’une odeur de foin).

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Un peu sèche cette lavande… ça ne l’empêche pas de sentir divinement…

Enfin, je ne peux pas passer à côté de 3 arbres qui sont des bombes olfactives et omniprésents en Corse, bien qu’ils aient été importés, je crois.

Le figuier !!! Voici encore une plante que je sens souvent avant de la voir, tant son odeur envahit littéralement l’atmosphère ! Pour moi, l’odeur du figuier équivaut complètement à l’odeur de la chaleur. J’ai d’ailleurs abandonné l’idée d’en retrouver en parfum, ce ne sont pas les figuiers qui manquent, mais ils ne me satisfont jamais. Évidemment ! Je ne conçois pas de sentir un figuier sans être presque écrasée de chaleur, portant juste une petite robe d’été et des sandalettes. Cette odeur ne peut être découplée, selon moi, des sensations qui l’entourent, été, chaleur, soleil. Aucun parfum au monde n’a encore réussi à me donner chaud 🙂

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(La photo n’est pas de moi)

Et puis il y a aussi sa majesté l’eucalyptus. Bizarrement, je l’associe moins à cette idée de chaleur, pourtant je le rencontre dans les mêmes circonstances que le figuier. Mais les notes camphrées, médicinales de l’eucalyptus se retrouvent peut-être davantage dans le quotidien, on les retrouve dans certains médicaments par exemple, ceci explique peut-être cela.

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(Celle-ci non plus)

Enfin, le pin (parasol de préférence, pour citer Brassens… C’est le pin Laricio qui est endémique en Corse). Plus que l’odeur de la chaleur, je l’associe à l’odeur des étés en camping, mais ça, je vous en avais déjà parlé ici, alors, je ne me répète pas…

Le Pin Parasol

(Ni celle-ci)

Et vous, quelles odeurs vous ont séduits cet été ?

(Si vous avez raté la première partie… C’est par ici)

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Été Corsé … 1

Je vous ai déjà dit que j’adore la Corse ?

Il y a quelques années, à l’époque où nous n’étions que 2, on avait randonné entre Propriano et Olmeto, le long du « Mare e Monti » (mer et montagne, donc) sud. De cette randonnée j’avais gardé un souvenir olfactif très fort, celui du champ d’immortelles à l’arrivée sur la plage. Le parfum de ces petites fleurs jaunes – c’était en juin- saturait littéralement l’atmosphère comme très peu de plantes arrivent à le faire.

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Photo de Jérôme Thérond, faute d’immortelles en fleurs lors de mon séjour….

L’immortelle (ou Hélichryse, dites plutôt ça au nord de la Corse, si vous ne voulez pas vous faire refiler un machin poussiéreux et absolument inodore au Truffaut du coin), plante qui continue à embaumer une fois les fleurs fanées et séchées sur pied, comme c’est le cas fin juillet, a, semble-t’il, tout un tas de vertus, mais je laisserai d’autres experts en parler. Son odeur est pour moi assez emblématique de la Corse, où elle est omniprésente. Elle est très sèche, chaude, un peu poudrée, assez piquante / épicée (l’immortelle s’appelle aussi « plante à curry »). Il y a aussi un côté foin qui s’accentue quand on la sent dans l’environnement du maquis corse, car les autres plantes odorantes ont une odeur plus verte, ou plus profonde.

L’immortelle est présente à profusion dans un très beau parfum d’Annick Goutal qui s’appelle « Sables ». Un nom approprié car même si on trouve l’immortelle dans la montagne, elle est également très présente au plus près des plages, c’est souvent la dernière espèce qu’on rencontre avant le sable. Et son odeur chaude, qui rappelle un peu l’odeur de la peau chauffée au soleil, participe à l’ambiance des plages de Corse.

Cette année, on a randonné à 3, et la guide de notre petit groupe a eu l’excellente idée de faire faire un herbier aux enfants, herbier qui m’a tout autant (plus ?) intéressée que les mômes. Merci Lisa :-). Il faut dire qu’il y a quand même un truc fou en Corse, c’est que quand on attrape un bout de plante au pif dans la nature, on a environ une chance sur une, à peu près, que la plante en question sente quelque chose.

Paysage de la vallée du Fango près de Calvi

Une autre plante omniprésente dans le maquis, c’est le ciste. Curieusement, alors que l’odeur tirée du ciste, le labdanum, est extrêmement envahissante, la plante elle-même  n’embaume pas l’atmosphère, bien qu’elle parfume largement les doigts. L’odeur est donc très baumée, résineuse, presque camphrée aussi, il y a une petite facette médicinale.

Sur la photo, le ciste aux fleurs fanées, omniprésent (à gauche) donne sa couleur rouille à la nature environnante. A droite, les tiges vertes sont une plante dont on a parlé sur BT, l’inule visqueuse (elle non plus n’était pas en fleurs). L’inule a elle aussi une odeur bien à elle, proche de l’odeur des euphorbes, plus répandues en région parisienne. C’est pas ma tasse de thé, cette odeur m’écœure et je ne sais pas trop pourquoi, elle est verte mais assez grasse, assez proche d’une odeur de flétrissure, de chair qui se décompose, à mon nez.

Il y a aussi le myrte, qui lui non plus n’embaumait pas tant que ça l’atmosphère, mais sont l’odeur est par contre très plaisante à mon nez (par contre, la confiture à base de myrte est décevante, elle a assez peu de goût – essayez plutôt le vin de myrte :-)). Encore une odeur résineuse, mais aussi aromatique, un peu camphrée. Elle tire aussi vers les pinènes (odeur des pins).

Pas de fleurs non plus pour le myrte mais les baies sont présentes…

Un arbuste qui embaume presque autant que l’immortelle, bien qu’il diffuse moins loin, c’est le lentisque pistachier. Une vraie révélation pour moi, cette année, avec un petit clin d’œil à mon addiction aux parfums, puisque j’ai reconnu la plante d’après le parfum qui en a été tiré, et non l’inverse… En effet, la marque « Parfum d’Empire« , dont le parfumeur, Marc-Antoine Corticchiato, est d’origine Corse, a sorti un parfum qui s’appelle « Corsica Furiosa » dont l’inspiration principale est ce fameux lentisque. L’odeur de l’arbuste (ce sont les feuilles qui sentent, surtout) est assez étrange, très très verte – en fait, trop pour me plaire vraiment-, assez proche du galbanum, tout en étant plus abordable que ce dernier. Ce sent vraiment le vert, crissant, une odeur de sève de plante, c’est assez amer (un peu moins que le galbanum tout de même), ça « prend » bien le nez.

Lentisque pistachier

 À suivre…

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Odeurs croisées : Geranium Odorata / géranium d’Egypte

Quand il fait bien chaud, je ne sais pas vous, mais moi, un rien m’écoeure. Très longtemps, je n’ai pu porter des floraux, ni – évidemment – des ambrés ou sucrés, par temps chaud. Pour être exacte je ne portais rien ces jours-là, mais bon, ça, c’était avant mon addiction pour les parfums…

Maintenant, j’ose toutes sortes de choses, même par temps chaud. Même Panthère, l’ancien Cartier qui n’est plus en vente, ce floral blanc solaire chaud que je trouvais bien trop fort au premier essai.

Mais ma famille de prédilection en ce moment, ce sont les choses fraîches et originales… Ces parfums un petit peu barrés, pas très lisses, piquants, mais qui parlent simplement. Des parfums faciles à lire, qui rappellent des odeurs connues : romarin, sauge, basilic, hmmmm ! En tête de pont de cette famille (peu fournie dans mon armoire à parfums, il faut bien le reconnaître… il y a aussi l’Eau égyptienne, tout de même), Geranium Odorata de Dyptique, s’il affiche en effet, comme son nom l’indique, un géranium un peu piquant, s’entoure de ces notes aromatiques que j’aime tant.

Bon, j’avoue, j’ai une croyance à la con, aussi, avec ce parfum. J’ai l’impression que les moustiques me piquent moins quand je le porte (parce que sinon, c’est l’horreur). Croyance liée à la connaissance du fait que l’huile essentielle de géranium est réputée répulsive. Donc je me dis que ça marche aussi bien et je sors bien parfumée !

J’ai eu la chance de mettre la main récemment sur un géranium d’Egypte, la matière première de parfumerie, de la maison IFF. Je ne sais pas si c’est variété qui est utilisée dans Geranium odorata, mais il m’a paru tout de même intéressant de comparer avec le parfum. Et j’ai donc tenté les 2 en odeurs croisées, poignet gauche, poignet droit.

Ce qui interpelle de prime abord, c’est la ressemblance entre la matière première et le parfum. On est clairement, dans ce cas précis, dans un cas où le parfumeur semble amoureux de la matière première et ne va chercher qu’à la mettre en valeur, à la faire briller, en ajoutant quelques touches deci-delà, mais rien de trop. La vedette, c’est bien le géranium, et ça ne changera pas.

Les deux caractéristiques principales de la matière première sont donc bien présentes dans le parfum : l’odeur est piquante, et rosée.

8183626891_7393c81b02_kPhoto  Adrian Scottow

La bouffée de géranium au démarrage diffère légèrement : dans Geranium odorata, on a une ouverture qui mêle des notes rosées (rose de  jardin plutôt, rose fraîche), aromatiques (un romarin ?) et citronnées ; l’ouverture de la matière première est plus brutale, forcément, elle correspond moins, ça parait normal, à l’idée qu’on se fait d’une ouverture d’un parfum. La note est plus médicinale, et également plus citronnelle que citronnée, si vous voyez ce que je veux dire…

Je m’attendais à ce que le parfum évolue davantage que la matière première, et je me suis trompée. Le géranium d’Egypte développe ensuite des notes qui partent clairement vers le boisé, quand Geranium Odorata maintient un cœur qui reste très floral. Les notes piquantes du géranium sont relevées et se maintiennent également mieux dans le temps, probablement avec l’aide d’un poivre (rose ?). Bref, une note qui évolue assez peu, ce qui n’est pas forcément un inconvénient quand l’odeur en question vous amène le sourire aux lèvres.

Au bout de quelques heures d’évolution, les deux notes ont bien faibli, et dans des proportions similaires. Le côté boisé de la matière première s’est atténué et on revient un peu sur la sensation de départ, avec sur ma peau le côté citronnelle qui prend de l’ampleur. Dans le parfum, la présence de muscs blancs se révèle lentement quand on réchauffe la peau pour réveiller le parfum, et se mêle très harmonieusement à une note florale qui a perdu une bonne partie de son piquant, pour un côté doudou assez inattendu.

  • Marque : Diptyque
  • Nez : Fabrice Pellegrin
  • Date de sortie : 2014

Article auparfum sur Geranium Odorata

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J.U.S : Parfum 2.0

J’étais vendredi soir et samedi au salon « Alternative » qui était consacré aux fragrances et à la beauté. J’ai envie de faire un zoom sur un concept qui m’a paru complètement nouveau, et très riche pour tout un tas de raisons.

Il s’agit du projet « J.U.S. » de la maison Aesthete.

Le premier concept qui m’a séduite, le principal à mes yeux, c’est la notion d’open source appliquée au parfum. L’open source, c’est à la base un concept informatique (quelqu’un de bien intentionné donne le code source d’un programme qu’il a développé, plutôt que de le vendre ; ainsi, d’autres personnes peuvent l’utiliser et l’améliorer). Mais c’est aussi, quelque part, une valeur, qui a dérivé dans pas mal de domaines différents: ainsi, aujourd’hui, on peut trouver des fab labs, en libre accès ou quasi, qui permettent aux particuliers de construire ce qu’ils veulent, par exemple avec des imprimantes 3D.

Et donc le principe de l’open source appliqué au parfum, c’est la première formule de parfum mise à disposition du particulier ou de qui veut la reprendre, la reproduire, ou jouer avec et l’améliorer. La formule en question n’est pas encore sur le site mais j’ai eu le droit de la prendre en photo, alors la voici :

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Dans les faits, et pour le moment, la formule sera difficile à reproduire par l’amateur, du simple fait de l’indisponibilité de certaines matières premières dans la première boutique venue. Vous trouverez bien de l’HE de Basilic chez Aroma-zone, par exemple, mais la tonalide ou l’iso-E-super ne se trouvent pas sous le sabot du premier cheval venu. Il faut beaucoup de recherches, de contacts, de réseau, pour commencer à s’approvisionner en petites quantités en matières premières, et souvent ça vient de l’autre bout du monde (par exemple, on peut trouver de la tonalide ici).

Et, évidemment, toutes les absolues foin ne se valent pas non plus… Facteur de variabilité supplémentaire. Néanmoins, c’est la première fois que je vois une formule toute nue dévoilée aux yeux du public. Et je salue ceux qui ont osé !

Pour finir sur le parfum en open source, je ne crois pas trop me tromper (et j’espère de tout mon coeur) en disant que dans 10 ans nous aurons sur Paris un « fab lab parfumé » permettant aux particuliers de créer des parfums. C’est dans l’air du temps, je crois… Il y a une demande, certes limitée à quelques dizaines (centaines ?) de passionnés, mais elle existe, les réseaux se créent en ce moment.

Même si je considère les autres éléments du projets un peu moins importants, ils n’en sont pas moins également dans l’air du temps. Il s’agit, d’une part, d’éditions limitées pour les flacons, basées sur des achats de lots de flacons « vintages » chinés (et mon petit flacon de 42 millilitres… j’avoue, il a un énorme bouchon, mais il est trop mignon !!!), soit, finalement, un peu d’économie circulaire, de recyclage, de valorisation des anciens procédés. La personne rencontrée sur le stand m’indiquait qu’ils recherchent aussi activement des moules de flacons, carrément, pour relancer des productions de flacons sur base « vintage ». Ça me plait. Il y a aussi que le flacon est livré en verre brut, avec une proposition de montage « do it yourself » avec des ballons de baudruche. C’est original, c’est malin (j’ai pas encore fait le mien, je me tâte : ballon bleu ou ballon rouge ?), et c’est culotté.

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Dernier point et pas le moindre, parce que c’est clairement un coup de cœur pour moi : oui quand même, il sent quoi ce « J.U.S. » ?

Eh bien, il sent les vacances à la campagne. Il sent, comme l’indique Céline Ellena dans sa présentation, les beaux jours, la route des vacances (mais pas l’odeur de gasoil, rassurez-vous), il sent ces moments-là où on est content de partir. Il y a une envolée citronnée très fraîche, un coup de pep’s, une note verte d’herbe, mais pas grinçante, et qui se prolonge naturellement par l’herbe qui a séché au soleil, ce foin qui est très présent sur ma peau et qui dure, qui dure… Si vous regardez la composition, c’est fou parce que le foin c’est 2% du poids de la formule, et pourtant, c’est cette impression hyper naturaliste qui ressort, c’est assez incroyable.

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C’est un parfum juste, un parfum de bonheur, un parfum dans lequel on se sent bien.

Et ce qui est encore plus drôle, à mon sens, c’est qu’on a un concept très nouveau, qui fait écho à pas mal d’idées très nouvelles, mais dans un flacon ancien, avec dedans un jus qui est vraiment intemporel, et qui parlera probablement à beaucoup de gens. Belle mécanique.

Encore un fois je me laisse embarquer par la magie de Céline Ellena. Allez voir son blog, aussi, c’est une pure merveille…

  • Marque : Aesthète
  • Nez : Céline Ellena
  • Date de sortie : 2016

Quelques liens :

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Odeurs croisées : Nuits Indiennes / Manoa

Autrefois, quand on me demandait ce que j’aimais comme genre de parfum, je répondais invariablement « les orientaux ». Mais, pour dire une phrase à la mode : ça, c’était avant.

Revenons néanmoins à mes premières amours… Enfin, pour être vraiment exacte, Nuits Indiennes fut mon deuxième amour, après Cabotine, de Grès (déjà, à l’époque, j’avais pas peur des changements radicaux). Il partage avec ce dernier une caractéristique très rare maintenant : j’en ai fini un flacon et je l’ai racheté.

Mon choix de ce parfum remonte tellement loin que je ne saurais pas vraiment le dater, mais je dirais que c’est mes années lycée. En tous cas je n’étais pas majeure, et je me souviens comme si c’était hier de la réaction de maman « C’est pas un peu trop capiteux pour ton âge ? » Et celle de la vendeuse qui ne doutait de rien « Non non, il est souvent choisi par des jeunes filles celui-là » (réponse qui a failli m’y faire renoncer 😀 parce j’avais déjà mon esprit de contradiction, aussi, on se refait pas, hein).

Je dois aussi reconnaitre que j’étais fort influençable à l’époque et que l’iconographie délicieuse, à la Klimt, de la pub m’avait tapé dans l’œil :

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Manoa, lui, c’est dans le nez qu’il m’a tapé, mais, et je ne m’en suis rendu compte que récemment, c’est parce que la 1ère seconde de l’ouverture, c’est Nuits Indiennes. L’instant est fugace, très fugace, mais il m’a (enfin) sauté au nez la dernière fois que je l’ai testé. De l’influence du choix instinctif, celui qui est valorisé par les marketeux aujourd’hui, des quelques secondes de l’ouverture (dont il faut reconnaitre qu’elle sont de plus en plus soignées, enfin, c’est mon avis). Donc j’ai été séduite par un parfum, sans m’en rendre compte pendant quelques mois, simplement parce qu’il me rappelait, un instant, un parfum déjà porté. Je trouve ça assez fort 🙂

Voilà pour la raison de l’odeur croisée du jour. Parce que, question odeur, la suite diverge assez rapidement.

Nuits indiennes a un côté très capiteux, immédiatement reconnaissable (pour moi !), très oriental plutôt qu’indien. J’ai jamais compris la référence à l’Inde, dans ce parfum. Pour moi c’était plutôt les Mille et une nuits… Mais aussi un côté fleuri et un fond râpeux qui doit venir d’un patchouli utilisé pour structurer le tout. Il est finalement un peu daté (les fleurs remplaçaient le sucre, à l’époque de la sortie de Nuits Indiennes ; et Angel, sorti deux ans plus tôt, faisait encore un peu figure d’ovni…), dans le sens où il y a plein de choses dans ce parfum, un côté un peu fruité, des fleurs, de l’ambre… Il n’est pas brouillon pour autant, il a une signature bien à lui, mais aussi un aspect entêtant qui m’a toujours un peu dérangée. Il faut dire que dans mes parfums ce doit être l’un des moins discrets. Ceci dit et c’est bizarre, j’ai mis la main sur quelques gouttes de l’extrait récemment, et ce côté un peu « too much » qui me dérangeait dans l’eau de toilette, est comme gommé dans l’extrait, pourtant censé être plus fort. Il faut croire que l’équilibre des notes me convient mieux. En fait, l’extrait se rapproche très fort de la miniature que j’avais reçue avec l’achat du premier parfum, miniature qui s’était rapidement « madérisée » et dont j’adore toujours l’odeur, parfaite à mon nez.

Manoa ne s’encombre pas des fioritures fleuries, elle (lui ?). C’est un ambre, rien qu’un ambre, radical dans le sens que je donnais précédemment à Amber absolute, mais éminemment plus portable que ce dernier. Pourquoi ? Probablement parce que quand Amber Absolute se vautre littéralement dans le labdanum, qui n’est pas une matière première attirante au premier abord, loin s’en faut, Manoa nous propose une composition de résines un peu plus « faciles » à aimer, réminiscences de fumée, et de chocolat noir et de caramel, mais avec ce juste dosage de sucre (entendez chez moi : extrêmement léger ;)) qui me le fait apprécier et qui marque aussi une certaine modernité. Lui aussi est finalement très représentatif de son époque, en quelque sorte ; en 1994 les marques de niche étaient rares et les parfums très spécifiquement basés sur une ou quelques matières premières comme celui-ci n’étaient pas légion.

Finalement, j’aime toujours autant les orientaux… Mais Manoa a clairement ma préférence aujourd’hui !

Nuits Indiennes

  • Marque : Jean-Louis Sherrer
  • Nez : Nathalie Feisthauer
  • Date de sortie : 1994 

Manoa

  • Marque : Memo
  • Nez : Aliénor Massenet
  • Date de sortie : 2010
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De la joaillerie et des parfums

Oulà, je le sens, vous êtes en train de vous dire, ça y est, elle va nous parler des parfums de Durbano. Raté ! D’une, je ne les connais pas vraiment assez, et de deux, les partis pris de cette marque sont liés plutôt aux coloris et aux légendes autour des pierres (Améthyste, Tourmaline etc…)  alors que ce qui m’intéresse, moi, c’est plutôt l’analogie entre les techniques des unes et des autres…

Je vous sens perplexes. Faut pas 😀 (mais je vous préviens, je vous ai pondu un pavé, cette fois. C’est que les pierres, j’aime ça…)

L’analogie entre les jolis cailloux et les parfums m’aide à appréhender les matières premières un peu compliquées à apprivoiser, alors je vous livre la mienne, elle est très personnelle, mais votre avis m’intéresse !

La taille / les aldéhydes

D’abord, parlons des aldéhydes, tiens. Ça sent quoi les aldéhydes ? En dehors d’une composition parfumée, tout seul, ça sent… Bizarre. Certains disent : le fer à repasser chaud. La bougie qui brûle. Ca pique le nez. Ca vous donne envie ? Ca vous parle de n° 5 ? Pas à moi.

Sous l’angle de la joaillerie, j’associe les aldéhydes à la taille de la pierre (pour le coup, j’ai rien inventé, je l’ai entendu quelque part et ça m’a tout de suite parlé). Prenez un diamant brut. Et un diamant taillé :

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La différence saute aux yeux, bon, ok, c’est l’exemple un peu trop parfait pour être honnête. Si on fait plus exotique :

aigue-marineAigue-marine brute et taillée (Photos blog cailloux-shop).

Dans les deux cas, la taille permet à la pierre de révéler le plein potentiel de sa beauté, et le facettage donne un éclat différent suivant l’angle de vue. Les aldéhydes font de la même manière scintiller un bouquet floral, sans vraiment le dénaturer. Il y a vraiment cette idée de scintillance dans les aldéhydes.

On pourrait pousser l’analogie et aller associer des types de taille à certains aldéhydes, j’aimerais bien le faire, mais je connais pas assez les aldéhydes pour cela. Dès que je progresse, je vous en reparle, c’est promis.

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(les différentes tailles de diam’s, photo issue du blog http://blog.diamant-gems.com/)

Notez bien que j’adore les pierres semi-précieuses à l’état natif, c’est-à-dire, non taillées. Un diamant brut, c’est vilain, mais un beau béryl comme l’aigue-marine ci-dessus, ou encore mieux une fluorite, pas besoin de taille pour en reconnaître la beauté (et ça impressionne que la nature soit capable de ce genre de trucs, non ?). De la même façon, il n’y a pas toujours besoin d’aldéhydes pour rehausser un beau parfum. CQFD.

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Des fluorites à l’état natif = non taillées.

La chatoyance / les notes de fonds et les muscs

Il y a quelque chose d’autre que j’aime beaucoup dans les pierres précieuses, c’est les effets de chatoyance. Là, les photos ne rendront pas grand-chose, puisque c’est typiquement le fait de faire bouger la pierre qui modifie la façon dont elle reflète la lumière ; autrement dit, les couleurs changent en fonction de l’angle de vue. L’œil-de-tigre, en particulier, est une très belle pierre chatoyante, avec un effet soyeux très joli. La pierre-de-lune, aussi :

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Dans le même ordre d’idée, mais encore plus fort, l’opalescence, ce sont des irisations internes surtout présentes dans les opales, et c’est juste magnifique.

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Pour moi ces « effets de texture » internes à certaines pierres sont à rapprocher des muscs en parfumerie. Ces notes de fond ne servent pas qu’à laisser un sillage parfumé pendant des heures sur la peau ! Elles sont présentes dès le début, et pour moi ce sont quasi toujours celles qui donnent de la texture au parfum. Prenez Neroli Portofino par exemple. Qu’est-ce qui rend ce parfum si différent à mon nez d’autres colognes ? L’effet musqué et ambré qu’on sent dès le début, qui se mélange aux notes hespéridées, et qui les « tient » avec ses petits bras musclés sans se lasser.

Les muscs, c’est un peu comme les aldéhydes, c’est difficile à imaginer tout seul, et même quand on les sent seuls, ça ne nous dit pas forcément ce que ça rend dans une composition. Je ne vais pas me répéter car j’en avais déjà parlé dans ce billet, mais les muscs, pour moi, rendent les parfums chatoyants, c’est-à-dire, quelque peu étonnants au porter car ils vous rappellent brusquement le parfum aux narines au détour d’un mouvement, comme la chatoyance d’une pierre vous apparaît quand vous bougez la main qui la porte. Les IUNX sont assez typiques de ce phénomène, je trouve.

L’éclat / la qualité de la composition

Pour finir, je voulais aussi parler de l’éclat des pierres. À taille égale, un saphir (même incolore, ça existe) n’est pas équivalent à un diamant, et c’est avant tout une question d’éclat, c’est-à-dire la capacité des surfaces taillées ou polies de la pierre à renvoyer la lumière. Je le vérifie tous les jours sur mon alliance (jouez donc à trouver le diamant parmi les saphirs) :

Il est relativement facile de s’accorder sur l’éclat d’une pierre précieuse. Il existe des classements assez universels : éclat adamantin – celui du diamant-, vitreux – celui du verre, mais aussi des saphirs et rubis, gras – celui des perles… En revanche, j’associe l’éclat de la pierre à la qualité de la composition du parfum, et là, on est complètement  dans le subjectif, je vous l’accorde. Même si on peut s’accorder sur quelques « diamants » de la parfumerie…

Voilà, je vous ai livré mes impressions, je compte sur vos réactions pour enrichir la réflexion !

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