Compte-rendu de la conférence Osmothèque sur le Tabac

Mardi dernier, j’ai eu le plaisir d’assister à une conférence de l’Osmothèque à propos de la note tabac. Il était co-animé par Marc-Antoine Corticchiato, parfumeur et fondateur de Parfum d’Empire et Guillaume Tesson, expert cigares et auteur du Petit Larousse des cigares.

Cette vision croisée était riche d’enseignements, puisque nous avons pu à la fois sentir des feuilles de cigares, et des matières premières de parfumerie, d’excellente qualité.

Côté cigares, nous avons appris que les assemblages de feuilles qui constituent un cigare (la liga) se font selon une démarche qui est très proche de celle de la parfumerie. Les feuilles du haut de l’arbuste Nicotiana Tabacum, qui ont vu davantage le soleil, sont plus grasses, plus épaisses et plus « chargées » en arôme, à rapprocher des notes de fond des parfums. Elles constituent le centre du cigare et elles brûlent un peu moins vite (ce qui explique qu’à moitié consumé, le bout du cigare fait un « dôme ». Ensuite, plus on va vers l’extérieur du cigare, plus les feuilles sont fines et légères, et leur arôme va de pair.

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Côté matières premières et parfums, ce sera sans un peu frustrant à lire, sans les touches à sentir, mais je vais essayer de vous décrire ce que nous avons senti.

L’absolue tabac, tout d’abord (coût : 700 euros le kilo). Le produit est une absolue, extraite aux solvants volatils, et dénicotinisée pour respecter la réglementation. Son odeur est forte, ne ressemble pas tant que ça aux feuilles de tabac séchées que nous avons pu sentir (qui avaient une odeur très animale !) ; elle est davantage herbacée (un foin coupé et un peu fermenté), piquante et montante. Ce foin se mélange à un genre de cuir, cette odeur m’évoque beaucoup la sellerie d’un club équestre.

Ensuite, nous sommes partis dans 4 directions différentes, qui caractérisent le tabac aux yeux du parfumeur.

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La dimension boisée, illustrée par un très beau patchouli brut. C’est rare de nos jours, les patchoulis bruts, parce qu’ils ont certaines facettes qui déplaisent souvent au commun des mortels (un côté moisi, cave humide, un côté médicamenteux, camphré, des relents de vieille église, bref, des trucs qui vont vieux ou qui rappellent trop les années 70 et le flower power). Du coup, la plupart des patchoulis utilisés en parfumerie sont retravaillés : on leur enlève leur couleur, déjà, et puis aussi les « aspérités » un peu vieillottes que je viens de citer pour garder le coeur de l’odeur, ce côté vert mousse qui plait et fait tenir les parfums. Là, on avait un patchouli brut et les facettes vert moisi, justement, contribuent à cet effet tabac, c’est assez racinaire, c’est très beau. Le vétiver, et le bois de gaiac qui est très fumé, peuvent également rappeler le tabac par son côté boisé.

Ensuite, il y a une dimension gourmande, illustrée par le liatrix (encore une absolue, 2500 euros le kilo !). C’est une petite plante qui pousse aux Etats-Unis, l’odeur de l’absolue est assez proche du foin, tout en tirant davantage vers le côté gourmand de la fève tonka. On est vraiment à l’équilibre entre les 2, cela permet de faire le lien olfactif entre le foin, plutôt herbacé, et la fève tonka qui sent une odeur amandée, tirant vers la vanille aussi. Egalement, certaines vanilles peuvent avoir une côté fumé et tabac, selon les provenances, et donner un aspect un peu « gras » à la fragrance.

Puis une dimension animale certaine. En parfumerie le tabac est proche du cuir (les 2 familles sont confondues, de fait). Ainsi, le Tabac Blond de Caron, créé en 1919, est le premier cuir féminin de la parfumerie. Cette dimension animale a été abondamment illustrée (ce n’est pas pour rien que le dernier Parfum d’Empire s’appelle Tabac Tabou, il est effectivement assez animal, on voit là ce qui plait au parfumeur !). Le ciste, dont je parlais dans mon article sur la Corse, est une plante, mais a un effet très fumé et surtout très animal, un côté très boucané. Egalement, un aspect un peu liqueur. La civette, vraie matière animale celle-ci (la glande odorante de l’animal du même nom), a une odeur douceâtre, pas loin du fécal ou du fromage fermier (plutôt brebis, s’il faut être précise :)).

Enfin, d’autres notes ont un « effet matière » qui rappelle le tabac. Le foin (2400 euros de kilo en absolue !), en particulier, est en fait l’odeur la plus proche des feuilles de tabac que nous avons senties (l’absolue tabac était plus gourmande et moins herbacée, en fait). L’immortelle (toujours en absolue), m’a déçue, par contre, je n’y ai pas retrouvé l’odeur un peu fanée et poussiéreuse de la fleur sentie en Corse, mais quelque chose de bien plus floral.

Et du côté des parfums, me direz-vous ? C’est vrai que les matières premières, c’est bien beau, mais il est rare de pouvoir poser son nez dessus. Ceci dit, il est encore plus rare de sentir les recompositions par l’Osmothèque du Tabac Blond de Caron et de Djedi de Guerlain, que nous avons senties mardi. Le Tabac Blond existe encore, mais sa formule a beaucoup changé ; et Djedi n’est plus au catalogue de Guerlain depuis fort longtemps. En revanche, nous avons également senti quelques parfums actuels : Fumerie Turque de Serge Lutens (pour la dimension boisée), Tobacco Vanille de Tom Ford (le côté gourmand), et Tabac Tabou version 2015 de Parfum d’Empire (pour l’aspect matière). Il reste que ce sont des parfums dits « de niche », peu distribués. En effet, les notes tabac restent assez peu répandues, « segmentantes » (entendez : on en vend peu).

Et vous, aimez-vous les notes tabac ?

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A propos Carole

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3 commentaires pour Compte-rendu de la conférence Osmothèque sur le Tabac

  1. Daniel dit :

    Bonsoir,
    Très bel article très instructif.
    La conférence a dû être passionnante je vous envie!
    C’est vrai que l’odeur du tabac est Addictive , il y a quelques années je me suis rendu à Cuba.Je me souviens d’avoir visité une fabrique à cigares , une odeur suave et animale imprégnait le lieu.
    Depuis quelques mois je porte Tabac Tabou millésime 2016 il est sublime: foin , brassées de fleurs sauvages séchées , un tabac gras , miellé et moelleux illuminé par un rayon de narcisse .
    Je ferme les yeux et me voilà sous le beau soleil Cubain…

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    • Carole dit :

      Je suis d’accord, Tabac Tabou est très beau, d’ailleurs je préfère le 2016, qui est davantage immortelle et fleuri, au 2015 qui était beaucoup plus animal à mon nez. Sinon, j’aime beaucoup Volutes, de Diptyque, qui est un peu plus facile d’accès !

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  2. Isabelle dit :

    A ta bien belle liste de tabacs, je pourrais ajouter :
    – Feuille de tabac, de Miller Harris, un joli accord tabac-pin, deux notes qui se font un peu rares en parfumerie mais que j’aime beaucoup
    – Tabac rouge de Phaedon, un autre tabac volupteux, miellé, très « Amsterdammer » ; un peu meilleur pour moi que le Mugler A Men pure Havane, qui est quand même très gourmand avec ses notes de vanille et de miel par hyper-subtiles, je dirais.
    – l’Acqua di Cuba de Santa Maria Novella, tabac miellé et agrumes, mais plus « profond » et plus sombre que le précédent
    – Bell’Antonio de Hilde Soliani, qui allie tabac et café, là aussi c’est un mélange qui me « parle » bien. J’aime aussi leur Doolciiisssimo (je ne sais jamais combien de I et de S ..), tabac et cerise, mais plus cerise que tabac sur moi

    et beaucoup de parfums où je ne fais pas vraiment la différence entre la tonka et le tabac, ce sont deux notes qui pour moi se rejoignent pas mal, surtout lorsqu’elles sont dans des compositions miellées/vanillées/gourmandes, comme dans Dogon de Morabito, ou les Hilde Soliani cités plus haut

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