Le « Champ des odeurs »

C’est reparti pour un post un peu plus « technique » : je vous présente ma première, et je l’espère pas la dernière, formation autour de l’odorat. Ne fuyez pas ! 😀

Au début des années 80, Jean-Noël Jaubert développe une classification des odeurs qu’il appelle le « Champ des Odeurs ».

Cette cartographie, pour faire simple, cherche à positionner à proximité les unes des autres des odeurs qui se ressemblent, qui sont proches d’un point de vue olfactif. Il n’y a pas forcément de proximité « chimique » entre les odeurs (mais souvent, tout de même), mais plutôt une proximité d’évocation. Ainsi, la vanilline va se retrouver dans un pôle « sucré / doux » qui regroupe d’autres odeurs proches, comme la cannelle, la coumarine etc..

Comme nous n’avons pas tous les mêmes récepteurs olfactifs, il peut y avoir un biais dans ces évocations si on utilise des produits complexes, comme par exemple de l’essence de rose (outre le fait que la rose contient 400 molécules odorantes, la répétabilité de l’exercice est difficile car les concentrations des différentes molécules peuvent varier d’une essence à l’autre). Pour éliminer ces variations, le Champ des odeurs utilise donc des molécules uniques, comme, par exemple, la calone pure. Dans ce cas, soit on a le récepteur olfactif, soit on ne l’a pas : jusqu’à l’arrivée dans le cerveau, on peut être sûr que c’est le même composant qui arrive à tous les nez qui le testent. Ils sentent tous la même chose, ou ne sentent rien s’ils n’ont pas le récepteur. Dans le cas de l’essence de rose et des 400 molécules, si quelqu’un est anosmique à une partie de ces molécules, il ne s’en rendra pas forcément compte et son évocation pourrait être différente, car l’équilibre de ce qu’il sent varierait.

On se retrouve avec une classification en 3D parce qu’il y a en fait 6 « pôles » olfactifs dans cette classification. A noter, des pans complets de cette classification n’entrent pas dans les parfums (et heureusement d’ailleurs), puisque l’objet est bien le champ des ODEURS et non le champ des parfums.

En haut, on trouve les notes qui font être qualifiées de légères, à durabilité faible. Le Pinène est la tête de pont de ces molécules.

Vers l’avant, pour qualifier les notes un peu « pointues », « fusantes », on a le pôle hespéridé.

En bas, les molécules plus « lourdes » olfactivement parlant, notamment les effets « fumés ». Pyrazine en tête (elle sent le riz cuit !), mais également le phénol qui sent l’encre, ou l’éthylmaltol qui sent la barbapapa, présent en dose massive dans Angel. Ces molécules ont aussi une durabilité assez voire très élevée, elles sentent plusieurs heures, voire plusieurs jours, sur mouillette.

A gauche, un truc que j’espère ne jamais retrouver en parfumerie, les notes aminées. Celles-là, on les trouve dans des process industriels lourds, mais aussi dans les produits d’entretien (l’ammoniac par exemple)

A droite, les soufrés. J’ai UN exemple de soufré en parfumerie, c’est le très original « Let Me Play The Lion » de la marque Les Nez. Mais on trouve aussi cette odeur à proximité des brûleries de café, par exemple, odeur que perso je trouve assez agréable. C’est également un pan de la classification surtout présent dans l’industrie.

Au milieu, les notes « rondes », c’est la vanilline qui mène son petit monde.

Enfin, 2 « bananes » (pas olfactives : juste une forme de banane dans cette classification) structurent et font le lien entre pinène en haut et pyrazine en bas, ce sont la « banane » des boisés /ambrés (en marron), et celle des « salycilés ».

Voici une représentation physique de cette classification :

champ-des-odeurs-2D

Ça parait complexe, vu comme ça, mais pas plus que le monde des odeurs ! De mon point de vue, cette classification a un gros mérite : celle d’organiser l’esprit quand on parle d’odeurs.

En effet, ce qui est difficile dans le monde de l’odorat, c’est qu’il y a peu de mots qui sont spécifiques. On utilise le champ lexical de la vue (les « verts », les « ambrés »), de l’ouïe (les notions d' »accords », de « note »), et aussi des adjectifs de mouvement (« fusant », « montant », « lourd »). On est pauvres en mots spécifiques au sens de l’olfaction ! Or, c’est Lavoisier qui disait « Ce sont les mots qui conservent les idées et qui les transmettent, il en résulte qu’on ne peut perfectionner le langage sans perfectionner la science, ni la science sans le langage. »

Donc, grâce à cette méthodologie, si on n’a pas de mots, on a des référents proches. Par exemple, j’ai pas besoin de vous montrer et de vous faire apprendre toute la palette des verts pour que vous reconnaissiez un vert. L’apprentissage du champ des odeurs permet d’appliquer le même principe : on nous montre quelques exemples, et ça permet d’être capable, non pas de reconnaître un vétiver bourbon d’un vétiver de Java , mais au moins qu’on sent une note proche de l’acétate de vétiveryle, olfactivement parlant. C’est déjà pas mal, non ?

Références : site IAP Sentic, qui dispense la formation, mes cours et surtout ma mémoire, évidemment. Je ne garantis pas la conformité à 100% avec ce qui m’a été enseigné, je vous restitue ce que j’ai retenu, il y a une certaine nuance… 😀

Mise à jour du 21/09/2015 : mise à jour de la présentation du champ, qui est une cartographie et non une classification, suite à mon entretien avec M. Jaubert. Une petite interview arrivera prochainement…

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A propos Carole

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4 commentaires pour Le « Champ des odeurs »

  1. Isabelle dit :

    Ha ha ha, ma petite formation en chimie, déjà ancienne mais qui a laissé des traces, m’a en effet appris à redouter les amines, ces molécules qui non seulement sont fort désagréables, mais qui ont le mauvais goût de persister et de résister parfois au shampoing pourtant énergique …
    Et pour en avoir pas mal manipulé, je ne trouve pas que le phénol sente l’encre ? J’adore l’odeur de l’encre (souvenir d’enfance, j’étais dans une petite école de campagne et chaque jour à tour de rôle nous devions remplir les encriers), mais le phénol je le déteste, il me donne même mal au crâne si je m’en sers hors d’une hotte aspirante.
    Et sinon, mon exemple de soufré est le mercaptoéthanol, odeur d’oeuf pourri trèèèèès caractéristique, on en met dans le gaz pour détecter facilement les fuites car les humains sont sensibles à des seuils très faibles. Et pourtant, j’adore l’odeur du café fraichement torréfié (je passe souvent devant la boutique d’un petit torréfacteur local), qui heureusement n’a rien à voir … Quelles sont les molécules soufrées du café ?

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    • Aaricia dit :

      L’odeur du café torréfié, accroche toi : le furfurylmercaptan (ça s’invente pas) ! Un délice. Sinon j’aime bien aussi le disulfure de diallyle qui sent l’ail à plein nez ! Je sais je suis un peu kamikaze…

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